vendredi 14 octobre 2016

L'EPINE DANS LE COEUR

Michel Gondry aime bien le "bricolage" cinématographique: qu'on se souvienne de La Science des rêves, de Rembobinez s'il vous plaît et surtout du merveilleux Microbe et Gasoil. Il apprécie les machines improbables, les personnages hors de notre monde, les univers à la marge.
Avec L'Epine dans le cœur, il semble se plonger dans le réel. Le réel de sa vraie famille, de sa tante et de son cousin. C'est autour de ces deux personnes que va s'organiser et se désorganiser le film. Gondry suit d'abord un schéma classique de documentaire: il retrace la carrière d'institutrice de sa tante à travers ses différents postes. L'occasion de rendre un hommage émouvant aux pédagogues inventifs, généreux, dont les anciens élèves viennent porter témoignage de leur reconnaissance.
Les perchistes, les cadreurs font semblant d'apparaître par mégarde dans le champ; les formats différents et hétéroclites se succèdent sans raison apparente; on assiste à la projection du film devant les membres de la famille du réalisateur qui y ont participé et à celle d'un classique du cinéma dans une école aujourd'hui en ruine.
Le film évoque aussi les événements historiques qui ont jalonné la trajectoire de l'enseignante, comme les conséquences de la guerre d'Algérie.
Et puis, tout à coup, on s'intéresse au cousin affublé d'un curieux look et dont on va connaître le secret qui constitue cette "épine dans le cœur" de sa mère. Le film change alors de registre: on entre dans un drame familial, une blessure toujours ouverte. Le spectateur peut être décontenancé par cette confusion, ce mélange de deux thèmes totalement différents, d'autant plus que l'activité professionnelle de cette mère déchirée ne semble avoir jamais souffert de la tragédie intime qu'elle vivait.


En définitive, on a l'impression de voir un film familial super 8 d'autrefois, comme semble le confirmer la scène finale, un film personnel face auquel on peut se sentir étranger mais envers lequel on peut aussi éprouver de l'empathie, car ce qui s'y passe et ce qui s'y dit est universel.

lundi 22 juin 2015

THE SWIMMER

Impeccablement traduit en français par le titre Le Plongeon, The Swimmer est un film de Frank Perry avec Burt Lancaster, tourné en 1966, sorti en 1968.
Autant le dire tout de suite: c'est une merveille à se procurer rapidement en DVD.
Un homme, simplement vêtu d'un maillot de bain qu'il ne quittera pas de tout le film, court dans une forêt de rêve, et surgit tout à coup dans une somptueuse propriété californienne , où il est accueilli par de joyeux fêtards vieillissants et stupides, qui cuvent tout l'alcool qu'ils ont ingurgité la veille au soir, au cours d'une "party" de gens huppés. Visiblement, ils connaissent l'intrus interprété par Lancaster, mais ils ne l'ont pas vu depuis des années, peut-être à cause d'un déclassement social. Il arbore un sourire Colgate trop beau pour être vrai, a des yeux bleus magnifiques, fait jouer ses muscles et répète sans cesse que Lucinda, sa femme, va bien, et que sa fille est en train de jouer au tennis. La caméra plonge dans ses yeux et quand elle en sort, voilà que germe dans l'esprit du personnage l'idée de regagner sa propre villa en suivant la route de toutes les piscines des propriétés qu'il doit traverser avant de parvenir à la sienne. Comme le dit la VO, il veut "swimming home" en empruntant la "Lucinda River". 
Notre nageur va faire des rencontres à chaque piscine, se trouver confronté à des épisodes peu glorieux de son passé et ainsi remonter dans le temps, séduire une jeune fille, discuter avec un petit garçon mais aussi s'enfoncer peu à peu dans l'humiliation, jusqu'à une scène finale tragique qui conservera pourtant tout son mystère à l'histoire du "swimmer".


Le film est considéré comme le 1er jalon de ce que l'on a appelé "le Nouvel Hollywood". Il n'a guère eu de succès, il était pourtant le film préféré de son interprète qui y a sans doute vu une métaphore de sa carrière,  du cinéma en général et de la société américaine de la fin des 60's.

mardi 16 juin 2015

COMME UN AVION


Un joli film français dans lequel on se sent bien. On va d'Argenteuil à Châtillon-Coligny sur les traces d'un fan d'aéropostale qui considère son kayak "comme un avion sans ailes" et qui n'ira jamais plus loin qu'une "buvette" au bord du fleuve. Il quitte provisoirement une épouse radieuse qu'il aime profondément et un travail peu passionnant dans l'informatique.  Le voilà parti dans un monde sensuel à la Jean Renoir, poétique, surréaliste à la Gondry, burlesque à la Tati. On rit beaucoup dans ce film tendrement farfelu et on partage les rêves libertaires et arrosés d'une absinthe d'un autre âge des doux utopistes qui peignent en bleu tout ce qu'ils trouvent. Bruno Podalydès succombera aux charmes de l'accorte aubergiste, comme son épouse Sandrine Kiberlain le trompera en prétextant un stage de yoga. Mais le couple sereinement, profondément uni, survivra à ces coups de couteau au contrat. Une semaine de vacance au singulier où l'on rencontre la plantureuse Agnès Jaoui, le fêlé Michel Vuillermoz, l'irascible Pierre Arditi; où l'on entend Moustaki, Bashung. Oui, on se sent bien dans ce film...

vendredi 2 janvier 2015

MAIGRET SE TROMPE



Maigret se trompe
Paru en 1953, Maigret se trompe est sans doute l'un des meilleurs romans de Georges Simenon, un de ceux qu'il écrivait en moins d'une semaine (du 24 au 31 août de la même année) et qu'il distinguait de ses "romans durs". On y voit en effet apparaître un personnage que l'on pourrait qualifier de "double maléfique" du commissaire. Mettant une nouvelle fois en scène l'empathie que l'enquêteur éprouve pour le suspect, le romancier va ici jusqu'à évoquer la troublante fascination ressentie par Maigret pour un individu froid, cynique, hautain, misogyne que, tout au long de l'enquête, il considère comme le meurtrier d'une ancienne prostituée, une représemoment les pensées, les conceptions, voire la philosophie de vie de cet être détestable qui attire les femmes. Que cet homme soit un illustre chirurgien, quasi-intouchable par ses compétences reconnues de tous,  le rapproche du passé de Maigret, qui a dû abandonner ses études de médecine.
Certes, pour justifier le titre, le commissaire se trompe longtemps sur l'identité de l'assassin, mais Simenon paraît surtout nous dire que Maigret s'est trompé de vie, qu'il aurait pu ne pas être "le raccommodeur de destinées", le mari fidèle, le policier compétent qui nous est présenté au fil de ses 150 enquêtes. Plus encore, Simenon, à travers le portrait du docteur Gouin, à l'arrogance proche de celle du romancier apprécié de tous, nous livre une sorte d'auto-portrait sans complaisance.

Bruno Cremer

Michael Gambon

Gino Cervi

Michel Simon

Pierre Renoir

Jean Richard

Rupert Davies

Jean Gabin
Georges Simenon

Harry Baur





mardi 30 décembre 2014

TIMBUKTU

Le film de Sissako me laisse perplexe: plastiquement, il est très beau (trop?) mais son propos est ambigu. Je ne peux m'empêcher de me poser trois questions à son sujet.
1. La famille touareg, si belle, si sympathique, de quoi précisément tire-t-elle ses revenus ? Monsieur et madame restent mollement allongés sous leur tente, discutent, sourient, grignotent, tandis que leur vache GPS est (mal) gardée par un petit garçon. 
2. Le héros malheureux de l'histoire (le touareg en question) est tout de même le meurtrier d'un pêcheur. Même dans nos contrées civilisées, il serait puni à la suite d'un procès. Le but du film est-il seulement de dénoncer la peine de mort à laquelle il est condamné?
3. Le fait de présenter des djihadistes "humains", parlant foot, se cachant pour fumer, incapables de riposter à un imam qui tient des propos pertinents à leur encontre ou à une poissonnière qui n'a pas sa langue dans sa poche, est-il judicieux? Toutes proportions gardées, c'est un peu comme si on nous disait que les nazis étaient de bons pères de famille, qui aimaient leurs chiens et la musique...
Le buisson sur la dune, tel un pubis, sur lequel s'acharne la mitraillette d'un islamiste est une métaphore un peu trop appuyée de la peur de la femme éprouvée par ces fiers-à-bras adeptes du voile et des gants pour l'autre sexe...
Tous ces points m'ont considérablement gêné pendant la projection et m'ont privé d'une adhésion totale à ce film.
Un grand moment cependant: les gamins qui jouent au foot sans ballon, puisque le sport est interdit par les intégristes. Dans cette scène, l'enjeu est clair et c'est vraiment du cinéma. 
Les propos tenus par le réalisateur dans Positif sont également sujets à discussion: à la question de savoir quand une intervention étrangère est justifiée dans un pays injustement envahi, Sissako répond: "Quand il y a unanimité." Le concept d'unanimité me laisse perplexe...

lundi 29 décembre 2014

SPARTACUS


 



C'est en 1951 que paraît le roman de Howard Fast. Ce n'est ni le péplum hollywoodien de 1960 que Kubrick a plus ou moins renié, ni la série TV actuelle, indigeste et ridicule.
La construction du roman est intéressante dans la mesure où le héros n'apparaît jamais "en direct": il est le personnage principal des retours en arrière et lorsque l'œuvre commence, il est mort et l'on expose sur la via Appia les 6000 esclaves crucifiés suite à l'échec de leur révolte. Sur l'ensemble du roman plane l'ombre d'un destin nauséabond.
Nous suivons le voyage de jeunes patriciens, heureux de s'être débarrassés de l'horrible danger constitué par l'ex-gladiateur et retrouvant les plaisirs sensuels et sexuels d'une existence où les esclaves ont repris, après l'horrible répression, leur place "naturelle". Nous découvrons les opinions pleines de fiel de l'ambitieux Cicéron à l'aube de sa grande carrières et celles, plus nuancées et respectueuses, du vainqueur de Spartacus. Fast a, dans un premier temps, choisi le point de vue de l'ennemi de classe. 
Ce n'est que dans la deuxième partie que nous suivons l'histoire de Spartacus, depuis les mines de sel jusqu'à l'école de gladiateurs de l'ignoble Lentulus. Finalement, le combat des esclaves contre leurs maîtres et les légions romaines n'occupe que peu de place dans le roman, l'auteur ayant préféré évoquer longuement la mort sur la croix de son héros. La dernière partie, après la disparition de Spartacus, s'intéresse essentiellement à l'évocation de sa compagne. Cette construction inattendue n'est pas le moindre des charmes de cette œuvre aujourd'hui ensevelie sous le poids des symboles, des adaptations et des réécritures.


Howard Fast a publié, entre autres, en 1954, Silas Timberman, un passionnant roman relatant un épisode de la chasse aux sorcières menée contre les enseignants américains.

dimanche 28 décembre 2014

MOMMY

A l'heure des bilans de fin d'année, Mommy est, sans conteste, mon film de l'année.

J'avais apprécié le premier opus de Xavier Dolan J'ai tué ma mère, mais été profondément agacé par le maniérisme narcissique des Amours imaginaires, où le metteur en scène tenait absolument à montrer sa nuque. J'en avais conclu que Laurence anyways et Tom à la ferme ne méritaient pas mon attention...
Avec Mommy, celui qu'on ne désigne plus que comme "le prodige québécois" a voulu faire un film pour le public et non pas à destination des seuls fans de son nombril. Et l'on reste littéralement scotché devant l'écran à géométrie variable où se déchaîne un adolescent strictement hétérosexuel, imprévisible, touchant, dangereux, bien éloigné des personnages habituels de Dolan, souvent englués dans leurs problèmes d'identité sexuelle. Steve est réellement malade et l'auteur parvient à nous rendre sensible son enfermement mental par le format anxiogène de l'écran: ce n'est qu'à deux exceptions que le personnage ouvrira littéralement de ses mains l'espace claustrophobique de son univers pour enfin se libérer et nous libérer par l'utilisation de l'écran large. Jusqu'à la crise suivante.
Plus encore que le personnage de la mère, magistralement interprété par Anne Dorval, c'est celui de l'étrange Kyla (Suzanne Clément) qui m'a paru intéressant: visiblement détruite par la perte d'un petit garçon, elle reporte toute sa sollicitude dans l'impossible rééducation de Steve, délaissant son mari et sa fillette. Le trio - l'adolescent, sa mère, la voisine- ne connaîtra que de rares moments de bonheur, comme la sublime scène où résonne la chanson de la "gloire nationale" du Canada, Céline Dion.


Par ailleurs, en marge du film, Xavier Dolan a tenu des propos qui m'ont fait revenir sur ce que j'estimais être de l'arrogance insupportable de sa part:
- à la suite de son altercation avec Eric Zemmour, il a précisé à un journaliste qui voulait revenir sur l'affaire qu'il ne désirait plus perdre le quart de la moitié d'une seconde à parler de ce monsieur...
- à un autre interviewer extatique qui lui demandait les raisons de son audace à faire entendre du Céline Dion à un moment particulièrement émouvant du film, il a répondu benoîtement qu'il aimait bien Céline Dion..
J'ai l'impression que Xavier Dolan, pas bête du tout et à présent décidé à être sympathique, risque de devenir un très grand cinéaste.