lundi 7 novembre 2016

UNE VIE

DES DANGERS DE LA RADICALITÉ ...


Après le magistral Loi du marché, Stéphane Brizé déçoit avec son adaptation radicale d'Une vie, le roman de Maupassant.  Le film repose sur un certain nombre de partis pris qui, une fois découverts par le spectateur, donc attendus, deviennent vite ennuyeux. Ainsi des dialogues qui sont, tous, dits suivant une intonation moderne: pas de grossièretés ou d'approximations jeunistes, mais une suppression systématique des négations et surtout une diction contemporaine. Voulant nous rapprocher du texte, Brizé l'éloigne de son auteur et de l'époque de l'action.
Même esprit de systématisation dans l'alternance vite lassante des plans de nature grise où l'héroïne rumine son mal être et des images ensoleillées du bonheur d'autrefois.
A plusieurs reprises, la mort des personnages est traitée de la même façon par des ellipses dont certaines sombrent dans le ridicule: la mère, épuisée, trouve que la journée est belle, et le plan suivant nous montre sa tombe. Mari, femme et amant plaisantent ensemble et le travelling qui suit nous fait découvrir leurs cadavres ensanglantés.
On est donc devant un film magistralement interprété par Judith Chemla, Jean-Pierre Darroussin et Yolande Moreau, mais qui manque cruellement de vie et d'émotion car il semble être la lourde mise en place de théories trop longuement pensées.

lundi 31 octobre 2016

VOYAGE A TRAVERS LE CINEMA FRANCAIS

Seul reproche à adresser au passionnant doc' de Bertrand Tavernier: sa durée. Face à une telle masse d'informations et d'analyses, le spectateur, même cinéphile, a du mal à rester attentif plus de trois heures. Les séries télévisées, débitées en épisodes d'environ une heure, ont fini par formater nos capacités de concentration.
Tavernier évoque les films de sa vie. De sa vie, il ne nous dira pas grand chose: son séjour au sana, son père résistant qui a caché pendant la guerre le couple Aragon-Triolet, ses premiers emplois d'assistant et d'attaché de presse. Son voyage à travers le cinéma français s'arrête quand il devient lui-même réalisateur.
Des films, en revanche, il en dira beaucoup plus: de ceux de Becker à ceux de Godard. Ses analyses minutieuses et pertinentes de certains extraits sont particulièrement enrichissantes. Il nous fait redécouvrir des perles rares d'Edmond T. Gréville ou de Jean Sacha, metteurs en scène oubliés ou dévalorisés.  Les épisodes les plus intéressants concernent Gabin et Renoir. Du premier, il remet à sa juste place l'immense talent, comparant les démarches de plusieurs personnages qu'il a interprétés, montrant par là que les jugements sur le prétendu jeu outré des derniers films ne sont que des propos paresseux qui se répètent sans fondements. Ce que l'acteur dit de Renoir ne manque pas de sel.
L'ensemble est plein d'enthousiasme et on n'a qu'une envie: revoir tous ces grands films qui ont formé Tavernier, et qui nous ont formés aussi. Certes, il en manque et le choix est subjectif, partial. Mais c'est ce qui fait le prix d'une telle anthologie personnelle.


mercredi 26 octobre 2016

MOI, DANIEL BLAKE

LE VIEUX N'A PAS PERDU LA MAIN

Ken Loach (87 ans) nous offre à nouveau un film émouvant, humain, drôle, roboratif. Si vous vous attendez à une caméra portée à la main qui suit les personnages filmés de dos, à un montage syncopé ou ostensiblement retors, passez votre chemin. Cela n'a jamais été le style du réalisateur anglais et cela ne le sera jamais.
En revanche, si vous appréciez le cinéma qui s'intéresse au monde contemporain et surtout aux gens d'aujourd'hui, vous serez heureux. Vous découvrirez, sans didactisme, ce qui se passe lorsqu'on est vieux mais encore capable et désireux de travailler, et qu'un problème cardiaque ne vous handicape pas totalement tout en exigeant de vous une certaine mesure. A-t-on droit alors à une indemnité chômage ou invalidité? 
Quand on ne connaît rien au maniement d'un ordinateur et qu'on écrit son CV au crayon, c'est à peine si on est digne de vivre... dans une société où l'Etat a abandonné la prise en charge des citoyens en difficultés à des entreprises privées, qui ne songent qu'à dégraisser plutôt qu'à secourir.
Heureusement, il reste entre les hommes, et les femmes, certaines formes de solidarité et c'est ce qui empêche de désespérer totalement, quand on voit une mère de famille affamée se jeter littéralement sur une boîte de conserve dans une banque alimentaire.
Ce film nous vaut aussi le souvenir d'une belle histoire d'amour au son de la musique de la météo marine de la BBC.
Ce n'est pas une œuvre révolutionnaire mais elle nous parle, nous invite à la vigilance et à l'indignation.


Ken Loach a bien mérité sa 2ème Palme d'or.

vendredi 14 octobre 2016

L'EPINE DANS LE COEUR

Michel Gondry aime bien le "bricolage" cinématographique: qu'on se souvienne de La Science des rêves, de Rembobinez s'il vous plaît et surtout du merveilleux Microbe et Gasoil. Il apprécie les machines improbables, les personnages hors de notre monde, les univers à la marge.
Avec L'Epine dans le cœur, il semble se plonger dans le réel. Le réel de sa vraie famille, de sa tante et de son cousin. C'est autour de ces deux personnes que va s'organiser et se désorganiser le film. Gondry suit d'abord un schéma classique de documentaire: il retrace la carrière d'institutrice de sa tante à travers ses différents postes. L'occasion de rendre un hommage émouvant aux pédagogues inventifs, généreux, dont les anciens élèves viennent porter témoignage de leur reconnaissance.
Les perchistes, les cadreurs font semblant d'apparaître par mégarde dans le champ; les formats différents et hétéroclites se succèdent sans raison apparente; on assiste à la projection du film devant les membres de la famille du réalisateur qui y ont participé et à celle d'un classique du cinéma dans une école aujourd'hui en ruine.
Le film évoque aussi les événements historiques qui ont jalonné la trajectoire de l'enseignante, comme les conséquences de la guerre d'Algérie.
Et puis, tout à coup, on s'intéresse au cousin affublé d'un curieux look et dont on va connaître le secret qui constitue cette "épine dans le cœur" de sa mère. Le film change alors de registre: on entre dans un drame familial, une blessure toujours ouverte. Le spectateur peut être décontenancé par cette confusion, ce mélange de deux thèmes totalement différents, d'autant plus que l'activité professionnelle de cette mère déchirée ne semble avoir jamais souffert de la tragédie intime qu'elle vivait.


En définitive, on a l'impression de voir un film familial super 8 d'autrefois, comme semble le confirmer la scène finale, un film personnel face auquel on peut se sentir étranger mais envers lequel on peut aussi éprouver de l'empathie, car ce qui s'y passe et ce qui s'y dit est universel.

lundi 22 juin 2015

THE SWIMMER

Impeccablement traduit en français par le titre Le Plongeon, The Swimmer est un film de Frank Perry avec Burt Lancaster, tourné en 1966, sorti en 1968.
Autant le dire tout de suite: c'est une merveille à se procurer rapidement en DVD.
Un homme, simplement vêtu d'un maillot de bain qu'il ne quittera pas de tout le film, court dans une forêt de rêve, et surgit tout à coup dans une somptueuse propriété californienne , où il est accueilli par de joyeux fêtards vieillissants et stupides, qui cuvent tout l'alcool qu'ils ont ingurgité la veille au soir, au cours d'une "party" de gens huppés. Visiblement, ils connaissent l'intrus interprété par Lancaster, mais ils ne l'ont pas vu depuis des années, peut-être à cause d'un déclassement social. Il arbore un sourire Colgate trop beau pour être vrai, a des yeux bleus magnifiques, fait jouer ses muscles et répète sans cesse que Lucinda, sa femme, va bien, et que sa fille est en train de jouer au tennis. La caméra plonge dans ses yeux et quand elle en sort, voilà que germe dans l'esprit du personnage l'idée de regagner sa propre villa en suivant la route de toutes les piscines des propriétés qu'il doit traverser avant de parvenir à la sienne. Comme le dit la VO, il veut "swimming home" en empruntant la "Lucinda River". 
Notre nageur va faire des rencontres à chaque piscine, se trouver confronté à des épisodes peu glorieux de son passé et ainsi remonter dans le temps, séduire une jeune fille, discuter avec un petit garçon mais aussi s'enfoncer peu à peu dans l'humiliation, jusqu'à une scène finale tragique qui conservera pourtant tout son mystère à l'histoire du "swimmer".


Le film est considéré comme le 1er jalon de ce que l'on a appelé "le Nouvel Hollywood". Il n'a guère eu de succès, il était pourtant le film préféré de son interprète qui y a sans doute vu une métaphore de sa carrière,  du cinéma en général et de la société américaine de la fin des 60's.

mardi 16 juin 2015

COMME UN AVION


Un joli film français dans lequel on se sent bien. On va d'Argenteuil à Châtillon-Coligny sur les traces d'un fan d'aéropostale qui considère son kayak "comme un avion sans ailes" et qui n'ira jamais plus loin qu'une "buvette" au bord du fleuve. Il quitte provisoirement une épouse radieuse qu'il aime profondément et un travail peu passionnant dans l'informatique.  Le voilà parti dans un monde sensuel à la Jean Renoir, poétique, surréaliste à la Gondry, burlesque à la Tati. On rit beaucoup dans ce film tendrement farfelu et on partage les rêves libertaires et arrosés d'une absinthe d'un autre âge des doux utopistes qui peignent en bleu tout ce qu'ils trouvent. Bruno Podalydès succombera aux charmes de l'accorte aubergiste, comme son épouse Sandrine Kiberlain le trompera en prétextant un stage de yoga. Mais le couple sereinement, profondément uni, survivra à ces coups de couteau au contrat. Une semaine de vacance au singulier où l'on rencontre la plantureuse Agnès Jaoui, le fêlé Michel Vuillermoz, l'irascible Pierre Arditi; où l'on entend Moustaki, Bashung. Oui, on se sent bien dans ce film...

vendredi 2 janvier 2015

MAIGRET SE TROMPE



Maigret se trompe
Paru en 1953, Maigret se trompe est sans doute l'un des meilleurs romans de Georges Simenon, un de ceux qu'il écrivait en moins d'une semaine (du 24 au 31 août de la même année) et qu'il distinguait de ses "romans durs". On y voit en effet apparaître un personnage que l'on pourrait qualifier de "double maléfique" du commissaire. Mettant une nouvelle fois en scène l'empathie que l'enquêteur éprouve pour le suspect, le romancier va ici jusqu'à évoquer la troublante fascination ressentie par Maigret pour un individu froid, cynique, hautain, misogyne que, tout au long de l'enquête, il considère comme le meurtrier d'une ancienne prostituée, une représemoment les pensées, les conceptions, voire la philosophie de vie de cet être détestable qui attire les femmes. Que cet homme soit un illustre chirurgien, quasi-intouchable par ses compétences reconnues de tous,  le rapproche du passé de Maigret, qui a dû abandonner ses études de médecine.
Certes, pour justifier le titre, le commissaire se trompe longtemps sur l'identité de l'assassin, mais Simenon paraît surtout nous dire que Maigret s'est trompé de vie, qu'il aurait pu ne pas être "le raccommodeur de destinées", le mari fidèle, le policier compétent qui nous est présenté au fil de ses 150 enquêtes. Plus encore, Simenon, à travers le portrait du docteur Gouin, à l'arrogance proche de celle du romancier apprécié de tous, nous livre une sorte d'auto-portrait sans complaisance.

Bruno Cremer

Michael Gambon

Gino Cervi

Michel Simon

Pierre Renoir

Jean Richard

Rupert Davies

Jean Gabin
Georges Simenon

Harry Baur