lundi 25 septembre 2017

120 BATTEMENTS PAR MINUTE

Trois fils narratifs s'entremêlent dans le film de Robin Campillo, dont l'action se situe au début des années 90: d'une part, et c'est le plus intéressant, les discussions interminables, conflictuelles, habilement dialoguées et interprétées, entre les membres de l'association Act'Up Paris; d'autre part, la mise en images, sous forme de flash-back ou de flash-forward, de quelques projets issus de ces discussions: le plus souvent, des actions spectaculaires qui donnent lieu à des "débriefs" au cours desquels l'efficacité ou la violence des interventions auprès notamment des laboratoires pharmaceutiques sont mises en doute, ce qui entraîne de nouvelles prises de parole passionnantes. Enfin, dernier volet, l'histoire d'amour entre deux des garçons engagés dans le combat contre le SIDA, Nathan et Sean: l'un est séropo, l'autre pas.
La mise en scène et le montage parviennent à lier ces trois narrations de manière à brosser une fresque du mouvement revendicatif dont le but est de forcer l'industrie et le pouvoir politique à prendre en compte la réalité de la maladie et à engager des moyens suffisants pour la combattre.
Apparaissent parfois des séquences oniriques, comme le fleuve de sang, qui concrétisent certains rêves fous et irréalisables de l'association dont le mode d'action essentiel reste la spectacularisation de la lutte.
Le film peu à peu se calme, les 120 battements par minute de la musique s'apaisent et la mort de l'un des deux protagonistes est montrée comme rarement au cinéma: celui qui va mourir a peur et n'a pas de message définitif et pathétique à délivrer ou de dignité factice à exhiber. La réconciliation avec l'un des responsables d'Act'Up, compagnon de tant de combats mais dont il s'est éloigné, est même impossible.
Pourtant, la vie et l'amour finissent par remporter la victoire: Campillo filme la dernière scène de sexe à l’hôpital comme une Pieta, et les préoccupations banales d'après la mort d'un proche avec un réalisme quotidien dépourvu de toute grandiloquence mélodramatique. Le survivant n'oublie pas son amant mais ne veut pas se passer de l'amour.
Même si certaines reconstitutions de la Gay pride souffrent d'un évident manque de moyens, le film touche avant tout par sa réussite à transcrire l'esprit d'une époque, les mentalités et les comportements d'un moment de notre histoire. Il est servi par des comédiens extraordinaires dont Adèle Haenel qui parvient à s'intégrer magnifiquement à une bande d'acteurs inconnus.


lundi 3 juillet 2017

VISAGES, VILLAGES

Une octogénaire, Agnès Varda, et un trentenaire, JR, se rencontrent... sur le terrain artistique, et partagent un même projet, d'abord vague: partir sur les routes de France à bord d'une camionnette Photomaton en quête de visages et de villages. Au cours de leur travail commun, ils apprennent à se connaître, à s'apprivoiser, à s'apprécier. Le voyage part dans tous les sens, et le montage, dirigé par Agnès Varda, reproduit cette impression de digressions hasardeuses. 
Pourtant, le film, entre son début chaotique et sa fin terrible et émouvante, délivre quelques propos essentiels. Il y est question de la vraie grandeur des "petites gens": JR les photographie et colle des tirages gigantesques sur des supports aussi imprévisibles que des murs de maisons promises à la destruction, des containers sur le port du Havre, un blockhaus allemand échoué sur une plage normande...
Il y est question de pudeur aussi: nous ne saurons jamais rien de la vie privée de JR, qu'il dissimule comme son regard derrière des lunettes noires ou le sommet de son crâne sous un chapeau. Mais ce masque qui figure son personnage public n'est-il pas le pendant de la coiffure excentrique de sa "vieille" et "petite" complice qui, elle aussi, joue un rôle? Celle-ci, cependant, expose ses yeux malades, ses pieds, ses larmes de chagrin nostalgique, et son amour pour Jacques Demy. 
Il y est question de jeu et d'imagination: les artistes n'en manquent évidemment pas, mais ils trouvent des partenaires de choix auprès d'un facteur, d'un paysan, de femmes de dockers... Les entretiens avec ces gens de rencontre ne sont jamais inquisitoriaux, et peuvent révéler la détresse, comme celle de l'ouvrier qui, à la veille même de son départ à la retraite, a l'impression de sauter dans le vide du haut d'une falaise...
Il y est question d'amitié et d'un geste aussi simple qu'une main dans le dos de la personne qui souffre.
Il y est question de l'art, à la fois capable de faire renaître le passé et pourtant éphémère, avec cette immense photo, amoureusement choisie que la marée emportera...
Il y est question d'un grand cinéaste, incapable d'accueillir sa vieille compagne et qui lui fait du mal,  à en pleurer, mais à qui elle n'en veut pas même s'il n'est qu'"une peau de chien"...
Le film, en fait, ne pose pas ces questions: il présente des évidences; il apaise, il fait souvent rire des chamailleries des deux personnages réels devenus des personnages de fiction (le grand et la petite), il rafraîchit, il donne envie de vivre malgré les défaillances physiques, les chagrins. Il donne confiance dans les hommes et les femmes, dans leurs luttes pour vivre, dans leur intelligence.




vendredi 2 juin 2017

UNE FAMILLE HEUREUSE

Sur les affiches, les réalisateurs sont désignés par leurs seuls prénoms Nana et Simon: il s'agit de Nana Ekvtimishvili et Simon Gross. Une famille heureuse est un film géorgien, donc rare.
Le point de départ de l'intrigue se retrouve dans de nombreux films contemporains: une mère de famille, professeur, décide, le jour de son anniversaire, de ne pas le fêter et de quitter le domicile où s'entassent plusieurs générations, des grands-parents aux petits-enfants adolescents. Scandale dans la famille! Tous vont tenter de retenir la femme indigne, celle qui ne respecte pas les traditions, la soumission à l'ordre patriarcal, le jeu de rôles imposé par la société.
Têtue, indifférente aux reproches de sa mère qui, elle, n'a jamais quitté sa cuisine, laissant ses enfants se débrouiller avec leur propre vie, elle va s'installer seule dans un petit logement, où elle peut, enfin, écouter de la musique et le bruissement des feuilles d'arbres, tout en continuant de corriger ses copies.
Un film qui réserve des moments vrais de bonheur égoïste, où les autres sont oubliés parce qu'ils ont trop empiété sur le jardin privé de l'héroïne; un film où, finalement on se sent bien, car les Géorgiens ont le sens de la fête et du chant; ; un film où l'on rit parfois des hommes qui se veulent protecteurs mais où les femmes osent s'exprimer et évoquer leur sexualité subie; un film où la caméra ne fait pas les pieds au mur, mais où on respire la vie et la ville.
Un film incarné.
La famille n'est évidemment pas le refuge du bonheur, comme le titre nous l'a ironiquement indiqué: elle est l'endroit du mensonge, de l'hypocrisie. Le dernier plan laisse planer un doute sur le pardon accordé à celui qui a trompé cette femme. 

mardi 30 mai 2017

LES FANTÔMES D'ISMAEL

Ça commence bien, par un film d'espionnage qui nous rappelle la séquence russe de Trois souvenirs de ma jeunesse. Et puis, évidemment, on découvre très vite qu'il s'agit d'une mise en abyme, du scénario qu’Ismaël, réalisateur de cinéma, ne parvient pas à rédiger. On revient, de temps à autre, à ce film dans le film, la partie la plus intéressante de l'oeuvre marquée par la présence de Louis Garrel, qui se révèle un fort bon acteur comique, légèrement décalé.
Le reste est, dans un premier temps, constitué du développement des scènes vues dans la bande-annonce: Manon Cotillard, disparue depuis vingt ans, réapparaît dans la vie d’Ismaël, promène un sourire assez niais à Noirmoutier, et repart. Entre temps, elle aura bavardé avec Charlotte Gainsbourg, la nouvelle compagne de son mari qu'elle tente de récupérer.
Soudain, au bout d'une heure environ, le film change de cap: on ne s'intéresse plus du tout à ces deux femmes; un nouveau personnage surgit: Hippolyte Girardot, le producteur du film que Mathieu Amalric abandonne en plein tournage. Et c'est parti pour des scènes hystérisantes avec coup de feu, discours sur la naissance de la perspective en peinture, retraite loin du monde pourri pour chercher une inspiration perdue...
Et comme on ne sait plus très bien où on en est et que les personnages, à part nous asséner des apophtegmes définitifs, ne savent plus très bien ce qu'ils font, voilà que Charlotte Gainsbourg s'adresse directement au spectateur pour lui demander: "Vous avez envie de savoir ce que ces gens sont devenus?". Et là, exaspérés, on a très envie de crier: "Non!"



dimanche 28 mai 2017

RODIN

Vincent Lindon, président de la République (chez Alain Cavalier), maçon ou vigile (chez Stéphane Brizé), maître-nageur (chez Philippe Lioret), etc: il est sans doute le meilleur acteur français contemporain, capable d'endosser l'identité comportementale du personnage qu'il interprète.
Et là, dans le Rodin de Jacques Doillon, on a du mal à admettre qu'il soit un génial sculpteur. Il a beau fixer intensément son modèle, malaxer des tissus dans le plâtre, pétrir la glaise: on n'y croit pas. Pourquoi? Parce que Rodin parle, qu'il commente sans cesse ce qu'il fait, ce qu'il pense, ce que les autres pensent de son oeuvre, et que ce dialogue, marmonné, souvent incompréhensible, est artificiel et paraît être tiré de sa correspondance ou d'une étude savante. Et ce que l'on voit sur l'écran, ce n'est donc pas le travail créateur de l'artiste, mystérieux, difficile, charnel, sensuel mais l'analyse intellectuelle de l'observateur.
A l'inverse de Rodin, Camille Claudel est parfaitement incarnée, au sens premier du terme, par Izïa Higelin qui habite son personnage, le rend vivant, et surtout irradie le plaisir et l'exaltation de la création. Lindon a beau lui pétrir les fesses comme s'il la sculptait, on ne voit là qu'un geste d'acteur dirigé par son metteur en scène.
Le comble de l'artifice est atteint lorsque Rodin rencontre Hugo, Juliette Drouet, Monet, Cézanne, Mirbeau, etc. Le dialogue, où les noms propres sont systématiquement cités pour éviter toute confusion, sombre dans le ridicule. De même, faute de moyens sans doute, l'accueil d'abord frileux de la société contemporaine, est représenté par deux ou trois scènes maladroites où on a l'impression de lire les articles des journaux de l'époque.
Au crédit du film, une photographie élégante, presque monochrome, mais dont la sobriété et la froideur finissent par assécher l'ensemble. Là encore, on sent trop la volonté de Doillon de se démarquer de l'émotion née des œuvres qui l'ont précédé, celles de Nuytten et de Dumont.
Rodin finit par devenir fade, sec, ennuyeux.

dimanche 26 mars 2017

CERTAINES FEMMES

Quatre femmes, en fait, protagonistes de trois histoires successives, vaguement entrelacées. Trois récits minimalistes et épurés qui sombrent dans l'insignifiance. Se pose alors l'éternelle question: comment décrire l'ennui sans être ennuyeux?
La réalisatrice Kelly Reichardt campe d'abord deux personnages féminins peu attachants tant leur comportement et leurs préoccupations paraissent irresponsables ou futiles: dans le segment initial, une avocate ne parvient pas à se débarrasser d'un client procédurier qui la prend en otage avec sa complicité. La mollesse du filmage cadre bien avec la léthargie de Laura mais le tout n'éveille que modérément l'intérêt du spectateur.
Gina, la deuxième femme, interprétée par Michelle Williams, tient absolument à acheter un lot de vieilles pierres qui serviront à la construction, projetée avec son mari qui la trompe avec l'avocate, de sa future demeure. La transaction avec un voisin âgé n'en finit plus et l'on partage l'indifférence de la fille adolescente qui se voit mal vivre désormais dans ce trou perdu.
La dernière histoire met en scène un couple de jeunes femmes: l'une est une fermière fort occupée qui, au départ par hasard, assiste à des cours du soir prodigués par une stagiaire qui habite à quatre heures de route de l'école. La première est fascinée par la seconde, mais l'attrait n'est pas réciproque. Une scène alors vient illuminer le film: l'élève offre à l'enseignante une promenade à cheval dans les rues désolées de la petite ville.
Le film s'attache à la simplicité de ces quatre vies mais exige du spectateur une attention soutenue au sort de ces quelques femmes si peu intéressantes.


mardi 14 mars 2017

CITOYEN D'HONNEUR

Le prix Nobel de Littérature consacre-t-il une œuvre ou signe-t-il la fin d'un élan créateur? Un écrivain qui se prétend engagé a-t-il le droit de renoncer à vivre dans le monde et la compagnie des hommes pour se réfugier dans une somptueuse villa, toute de verre, de la banlieue huppée de Barcelone? Pourquoi accepter tout à coup l'invitation de la municipalité du trou perdu d'Argentine où l'on est né et que l'on a fui quarante années durant? Curiosité perverse? Désir narcissique de montrer aux autres ce que l'on est devenu? Soif de vengeance contre un village dont tous les romans ont dénoncé les tares et les hypocrisies?
Le retour au pays natal commence de manière pittoresque par la pitoyable crevaison de la camionnette, chargée de parcourir les 600 kilomètres qui séparent la capitale du village et conduite par un peu impressionné compatriote: voilà notre illustrissime écrivain contraint de passer la première nuit de son pèlerinage au milieu de nulle part.
S'ensuivent les cérémonies grotesques du défilé dans les rues du pueblo où le prix Nobel se retrouve juché sur la voiture des pompiers, la présidence d'un jury chargé de récompenser la plus belle croûte d'un peintre amateur, les photos avec la miss locale: autant de scènes comiques où l'attitude de l'écrivain oscille entre la sympathie sincère et le regard cynique, attitude complexe merveilleusement incarnée par Oscar Martinez, sacré meilleur acteur du 73ème Festival de Venise.
Mais les questions concernant la création littéraire vont vite revenir sur le devant de la scène au cours des conférences que le "citoyen d'honneur" donne devant un public de plus en plus lassé par les prétentions de "l'intellectuel": les villageois ou leurs descendants n'ont-ils pas raison de se reconnaître dans les personnages malmenés dans les œuvres de l'auteur? Celui-ci a beau se défendre au nom de la liberté du créateur, le passé lui revient à la figure: un ancien camarade, une ancienne petite amie, leur fille font éclater l'harmonie factice initiale.
Le grand écrivain n'est-il qu'un prédateur de la réalité? Les êtres humains qu'il côtoie et feint d'aimer ou d'apprécier ne lui servent-ils qu'à créer des personnages? L'aventure argentine de Daniel Mantovani ne lui a-t-elle été qu'un prétexte pour écrire un nouveau roman après des années de silence impuissant?
Tels sont les thèmes dont traite le film de Mariano Cohn et Gaston Duprat: alors que l'on s'attendrait à un pensum boursouflé du genre Neruda, les cinéastes ont l'humilité et la subtilité d'interroger ces questions avec humour et tendresse tout en brossant le portrait d'un créateur ambigu et d'une communauté villageoise complexe.



dimanche 5 mars 2017

LOVING

Après l'angoissant et paranoïaque Take Shelter, l'épique et magnifique Mud, puis le décevant et fumeux Midnight Special, Jeff Nichols a opté pour le classicisme et la mesure d'un film de commande: Loving. Scénario au cordeau, interprétation solide, voire massive, message humaniste: tours les ingrédients sont réunis pour faire de cette histoire "inspirée de faits réels" une œuvre honorable, irréprochable. Comment rester insensible face à ce couple composé d'une Noire et d'un Blanc, qui osent s'aimer et se marier malgré la loi et la société américaine d'avant les droits civiques? Comment ne pas partager la lutte tranquille, obstinée, des époux Loving pour l'égalité et l'amour? Sans tomber dans le pathos, le réalisateur parvient à nous captiver, si ce n'est à nous émouvoir. Quelques belles scènes de fuite nous rappellent que Jeff Nichols sait filmer les traques. Il sait aussi filmer les paysages: ici, ce ne sont plus les spectaculaires rives du Mississippi, mais les modestes saisons de Virginie.
L'ensemble constitue une americana traditionnelle exaltant le territoire et la foi dans le rêve américain: l'amour et la raison triomphent.
Le plus intéressant est sans doute cette croyance inébranlable dans la victoire de la justice et de l'humanité: les avocats qui s'occupent de l'affaire Loving paraissent vaguement ridicules, voire incompétents, mais ils défendent une cause juste et noble qui, en Amérique, ne peut que vaincre.
Signalons que Michael Shannon n'a, pour une fois, ni les yeux exorbités, ni la mousse aux lèvres: il interprète un banal journaliste qui immortalise le vrai visage du couple. La meilleure séquence du film.


mardi 21 février 2017

MOONLIGHT

Sous la lune, les garçons noirs ont l'air bleu.
C'est le titre de la pièce de Tarrel Alvin Mc Craney d'où est tiré le film de Barry Jenkins: trois moments (enfance, adolescence, âge adulte) dans la vie de Chiron, interprété par trois acteurs différents. Un film sensible, émouvant, qui évite le pathos mais pas toujours les clichés ou les mouvements de caméra inutiles. Il illustre de manière parfois naïve la fausseté du célèbre dicton: "L'habit ne fait pas le moine". Ici, il le fait: le gamin qui découvre son homosexualité est malingre et en butte à la violence de ses camarades; l'homme qui la cache a revêtu le costume, la musculature (et les dents) du rappeur gangsta. Tout est donc dans l'apparence: la remarque est juste mais un peu limitée.
Plus intéressante est la réflexion sur la filiation:  l'enfant Chiron (que l'on surnomme à cet âge de sa vie Little) doté d'une mère droguée, s'est trouvé un père de substitution en la personne d'un dealer costaud mais gentil, bienveillant. A la fin, il imitera cet homme tant dans son allure physique que dans son comportement de "dur". De même, c'est ce gangsta au cœur tendre qui le conduit sur la plage où, plus tard, au clair de lune, il découvrira le plaisir physique avec Kevin.
La plus belle des trois grandes séquences du film est la dernière, lorsque Chiron et Kevin (interprété par André Holland, le médecin noir de The Knick, la série de Soderbergh) se retrouvent. Toute en finesse et complexité, elle est poignante comme le souvenir d'un unique moment heureux et le regret d'une vie peut-être gâchée.

L'ensemble est loin d'être déshonorant mais manque de profondeur: on craint aussi, qu'après les cow-boys de Brockeback Mountain, on ait droit prochainement à un couple de boxeurs ou de footballeurs...


dimanche 5 février 2017

LA LA LAND

Des critiques presque unanimement positives, des récompenses, des spectateurs nombreux et qui n'hésitent pas parfois à revoir le film : quel accueil!
Il est vrai que La La Land est une petite merveille: dès le titre, on franchit la frontière entre le rêve et la réalité, entre l'art et le réel. "La, la," comme lorsqu'on fredonne une chanson parce qu'on est heureux ou triste et qu'on a besoin d'extérioriser sa joie ou sa mélancolie; mais aussi L.A. comme Los Angeles, la ville du cinéma et des stars. Et le film va tout simplement raconter, comme quantité d'autres comédies musicales avant lui, l'histoire de deux apprentis du spectacle, rejetés par tous (l'un musicien, l'autre comédienne) qui vont franchir les obstacles pour enfin atteindre leur but professionnel et réaliser leur rêve artistique. Le fameux "american dream".
Le film de Damien Chazelle ne se contente pas de reprendre un scénario traditionnel du musical; il revisite des scènes vues, quelquefois revues, dans les grands films hollywoodiens: le grand ballet initial rappelle celui de West Side Story par sa durée et ses mouvements; le ballet final, lui, est une citation directe d' Un Américain à Paris; les personnages qui dansent dans le parc sont à l'image de Fred Astaire et de Cyd Charisse; il est question explicitement de Casablanca, de La Fureur de vivre; la fin rappelle celle de Cafe Society de Woddy Allen. Jacques Demy n'est pas oublié: les colocataires de l'héroïne, par leur vitalité, la couleur de leurs robes évoquent Les Demoiselles de Rochefort et le personnage fictif créé par Emma Stone pour son spectacle se prénomme Geneviève comme Catherine Deneuve dans Les Parapluies de Cherbourg.
Ce film est un régal pour tout amateur de cinéma adorant ce genre aujourd'hui délaissé de la comédie musicale, un peu comme le jazz que défend Ryan Gosling. Le public s'est détourné du jazz comme il s'est éloigné des films en chansons et enchantés.
La La Land, malgré ses numéros musicaux réussis et ses chansons entêtantes, laisse un goût amer: il semble nous dire qu'il est un dernier exemple d'œuvre de ce style, qu'on ne peut plus faire aujourd'hui des spectacles chantés et dansés comme on en faisait autrefois. La preuve: Gosling et Stone ne chantent pas et ne dansent pas aussi bien que Judy Garland ou Gene Kelly, et la fin de l'intrigue est bien triste pour notre couple d'amoureux. L'art n'aura pas réussi à changer la vie: le grand numéro final qui tente de refaire le film en imaginant ce qui aurait pu se passer échoue à réinventer le monde. Le réel est plus fort que l'artifice. Ce n'est pas parce qu'on se met à chanter dans un parc tellement le bonheur vous étouffe ou qu'on grimpe au milieu d'un ciel étoilé tant on est heureux, que le monde comme il va vraiment ne vous rattrape pas.
Au passage, La La Land nous aura parlé du couple et de la difficulté de chacun à respecter le jardin des rêves de l'autre.


Spécial ukulele


vendredi 13 janvier 2017

NERUDA

Après nous avoir offert le revigorant No (sur le référendum perdu par Pinochet) et le glaçant El club (sur un groupe de prêtres pédophiles exilés), Pablo LarraÍn s'est cru obligé de s'attaquer au monument national chilien, le poète et homme politique Neruda. Il n'a pas voulu, dit-il, faire un film sur Neruda, mais un film nerudien. C'est un peu, ajoute-t-il, comme si, voulant rendre hommage aux Beatles, il avait composé une chanson des Beatles. On voit la modestie de l'entreprise. 
Le film tourne très vite au jeu de massacre gratuit: le poète en fuite devant la police de Videla déclame des vers sur un ton pompeux, il est égocentrique, lubrique, ridicule. Confondant sans doute Neruda et Borges, le cinéaste imagine que l'un des personnages, le flic narrateur lancé à la poursuite de celui qui n'est présenté que comme une baudruche pleine de vide, est en fait la créature fictive créée par le poète lui-même: le récit devient alors une mise en abyme qui se veut le reflet du baroque sud-américain. 
L'ensemble suinte de prétention et sombre dans l'ennui, d'autant plus qu'on se demande constamment quel est le but réellement poursuivi par le réalisateur et que l'on craint d'être peut-être passé à côté d'une oeuvre intéressante.
Gael Garcia Bernal est transparent face au comédien qui interprète Neruda tel un histrion. Pour bien insister sur l'aspect visionnaire du film, Pinochet fait une apparition en responsable d'un camp de prisonniers...
Prochainement sur vos écrans, Jackie du même...



samedi 24 décembre 2016

MANCHESTER BY THE SEA

Manchester est un petit port de pêche de la côte Est des Etats-Unis, pas très loin de Boston. C'est dans la banlieue de cette métropole qu'est venu se réfugier Lee, après la tragédie absolue qu'il a vécue et dont il se sent atrocement responsable. Son couple s'est brisé et il vit maintenant seul,  bougon, impoli, homme à tout faire d'une cité d'immeubles.
Au début du film, son frère meurt en le désignant tuteur de son jeune fils. Voilà donc Lee de retour au bord de la mer, retrouvant sa belle-sœur divorcée qui a refait sa vie avec un catholique intégriste, auprès desquels le jeune Patrick ne se sent guère à l'aise, et son ex-épouse qui, dans une scène bouleversante, le supplie d'oublier les paroles horribles qu'elle lui a adressées au moment de la tragédie.  
Comme on est dans un récit réaliste, profondément vrai et humain, rien ne se passera tout à fait comme prévu. Le neveu poursuit sa complicité tendre d'autrefois avec son oncle, du temps des jours heureux et des parties de pêche: comme il a grandi, il le charge à présent de le conduire en voiture à ses nombreux rendez-vous amoureux, - en échange, le jeune homme ménage des rencontres entre son tuteur désigné, rétif aux plaisirs de l'existence, et les mères de ses copines. Mais Lee paraît désormais imperméable à tout sentiment, tout contact humain: il ne peut reporter son amour mort sur qui que ce soit. De son côté, l'adolescent, pas toujours malléable, refuse de suivre son oncle à Boston, ce qui le contraindrait à quitter ses ami(e)s, sa vie.
Casey Affleck est extraordinaire de justesse et d'émotion; sa voix, son immobilité rocheuse et ses soudains éclats de violence donnent l'image de cet homme à jamais abattu, désormais incapable de goûter la vie. Quant à la douleur de Michelle Williams, elle transperce le cœur du spectateur le plus endurci et le jeune Lucas Hedges ne sombre pas dans les clichés de l'adolescent pénible par son indifférence au sort des adultes. 
Une histoire touchante bien racontée, une photographie hivernale sans fioritures, des acteurs parfaits: n'est-ce pas ce que l'on appelle un bon film?



vendredi 16 décembre 2016

BACCALAUREAT

MENTION ASSEZ BIEN

En Roumanie, la pratique du tiers-temps (1/3 de temps supplémentaire par rapport à celui imparti à tous pour l'épreuve) accordé aux candidat(e)s au bac présentant un handicap physique permanent ou momentané n'existe pas. La jeune Eliza a été agressée la veille de l'examen et, blessée, il lui est impossible d'écrire à la vitesse qui lui permettrait de terminer son devoir correctement. Or, elle a absolument besoin de son bac pour obtenir une bourse d'études dans de prestigieuses universités anglaises où elle a été admise grâce à ses excellents résultats au lycée. Comment décrocher son bac avec une moyenne supérieure à 18/20 alors que l'on est dans l'incapacité accidentelle de rendre une copie réellement satisfaisante?
Voilà l'enjeu du dernier film de Cristian Mungiu, le réalisateur de 4 mois, 3 semaines et 2 jours et d' Au-delà des collines: Romeo, le père d'Eliza, va tout faire pour permettre à sa fille d'obtenir ce précieux passeport qui permettrait de quitter un pays dans lequel il avait, un moment, placé tous ses espoirs mais où ne règne plus maintenant qu'une corruption généralisée, banalisée.
La famille vit dans un pauvre appartement d'une cité sordide où, pour des raisons obscures, les vitres des fenêtres sont régulièrement brisées. En veut-on à ce médecin et pourquoi? Lui semble persuadé qu'il est suivi, menacé.
Le policier auprès de qui Romeo va porter plainte à propos de l'agression de sa fille lui conseille de s'adresser à un personnage influent qui a besoin d'un rein : le médecin pourrait sans doute placer son dossier au-dessus de la pile des candidats à la greffe. Au cours de ses démarches, Romeo va rencontrer le responsable du centre d'examen qui se propose de désanonymer par un signe la copie d'Eliza afin que le correcteur la repère et la surévalue. 
Toutes ces opérations apparaissent aux yeux des protagonistes comme des services rendus, des gestes de bienveillance auxquels on répond par d'autres gestes de bienveillance. Nulle volonté de nuire; au contraire, le désir de faire plaisir en échange d'un cadeau à venir ou déjà offert.  Un rein contre une bonne note.
Il faut ajouter que Romeo a une maîtresse, que celle-ci a un enfant mutique, qu'un des personnages transvase d'un bocal à l'autre les billes qui représentent les jours vécus et ceux qui lui restent à vivre, que le père soupçonne un moment le petit ami de sa fille d'avoir assisté à l'agression d'Eliza et de ne pas avoir réagi, qu'un chien est heurté par une voiture, etc, etc. A un moment, on a l'impression que la barque est un peu trop chargée et que la volonté de démonstration finit par se retourner contre le désir de peindre une humanité engluée dans une société pourrie. Sans mettre en doute l'authenticité des faits décrits, on peut éprouver un certain ennui à voir s'accumuler sur les personnages une telle somme de malheurs. La mise en scène, récompensée à Cannes, accentue l'impression d'étouffement désespéré, par une suite de longs plans séquences où les acteurs sont systématiquement filmés de profil. Il est alors difficile de s'intéresser vraiment à des personnages dont on ne capte pas le regard.
Restent des questions intéressantes: quand s'arrête la volonté d'être solidaire de son prochain et quand débute la corruption? où se situe la frontière entre la manipulation acceptable entre êtres humains et le délit? Eliza n'a-t-elle pas fini par obtenir du temps supplémentaire en pleurant devant son examinateur?






mardi 6 décembre 2016

SULLY

Si la fluidité de la narration, la clarté du récit sont les principales caractéristiques du classicisme, alors Sully, le dernier film de Clint Eastwood, est bien une œuvre classique.
Le héros n'en est pas un: c'est un pilote d'Airbus qui, après 42 années de bons et loyaux services, continue à faire son travail sans passion exubérante mais avec la maîtrise parfaite de son appareil, de ses réactions et la conscience lucide de son immense responsabilité. C'est Tom Hanks, qui s'améliore de rôle en rôle et qui s'est fait ici la tête du vrai commandant de bord que l'on découvre au générique final.
Sully (c'est son surnom) est appelé à témoigner et à se défendre devant une commission d'enquête désignée par les compagnies d'assurances, - commission dans laquelle on reconnaît la Mme White de la série Breaking bad et le père de Kurt dans Glee: on lui reproche curieusement d'avoir sauvé la vie de tous les passagers et membres d'équipage d'un avion frappé dès le décollage par une nuée d'oiseaux et ne disposant plus d'aucun moteur. Selon le protocole et les ordres donnés par la tour de contrôle, le commandant aurait dû rejoindre l'aéroport de La Guardia; son instinct, son expérience lui font rejeter cette solution et tenter d'amerrir sur l'Hudson, ce qui n'a jamais été fait avant lui. Si les gens dans la rue voient en Sully un véritable héros, ce qui surprend beaucoup ce paisible pré-retraité, en revanche les simulations numériques démontrent que le retour sur l'aéroport d'origine était possible et que le commandant a pris des risques inconsidérés.
Celui-ci va alors montrer que les simulations ne prennent pas en compte un facteur essentiel: le facteur humain face à une situation totalement inédite, non prévue dans "les règlements".
Le film n'est pas une ode à l'héroïsme individuel: il insiste au contraire sur la parfaite osmose entre le pilote et le co-pilote, et surtout sur la nécessaire intervention combinée de tous les sauveteurs au moment où l'avion percute les eaux glacées de l'Hudson.
L'accident est d'abord vu à travers les cauchemars de Sully, qui ne peut qu'être marqué par le rapprochement évident avec les événements du 11 septembre, puis montré à plusieurs reprises: la reconstitution de l'événement est parfaite, les phobiques des transports aériens sont priés de s'abstenir.


Un film humaniste donc, qui exalte la solidarité, le travail bien fait, l'humour aussi et questionne la validité de la confiance accordée aveuglément aux outils nouveaux de notre ère numérique. Entre l'ordinateur et la décision humaine, Eastwood n'oublie pas le rôle du jugement de l'homme, formé par l'intelligence et l'expérience. Est-ce bien un défenseur de Trump qui a réalisé ce film?

mercredi 30 novembre 2016

LE DISCIPLE

Glaçant...
La pièce de théâtre d'origine est allemande, le film est russe, la situation qui y décrite pourrait être bientôt celle de la France.
Veniamin est un lycéen fanatique: ses propos sont presque uniquement constitués de citations de la Bible, dont le réalisateur Kirill Serebrennikov prend bien soin de donner les références exactes en surimpression sur l'image. Dans la version authentiquement originale, le texte apparaît en cyrillique. Appliquant à la lettre les préceptes du texte sacré qu'il connaît par cœur, le jeune homme à la beauté froide refuse de se dévêtir à la piscine, conteste l'enseignement de la théorie de l'évolution, rejette la jeune fille intéressée par lui. Il reproche son divorce à sa mère totalement dépassée par le rejeton à qui on a envie de donner des claques et trouve le pope attaché à l'établissement un peu trop mou. Un intégriste, quoi.
Un intégriste qui plonge tout habillé dans la piscine pour se faufiler entre les cuisses de ses camarades de classe féminines, quand il ne passe pas ses mains sur celles de son copain sous prétexte d'allonger une de ses jambes plus courte que l'autre.
Il rend fous ses professeurs, l'administration du lycée, et peu à peu parvient, par ruse et manipulation, à retourner la situation à son profit: parents, religieux, personnel de direction, professeurs vont tous s'unir derrière lui contre la seule qui résistait encore à ce dangereux jeune homme, la prof de biologie.
Le film se termine sur un projet de meurtre mais c'en est un autre qui sera commis par ce fou de Dieu.
Les cours ont lieu sous la photographie de Poutine, une officine de police privée assure la surveillance de l'établissement, la prof de bio, accusée d'attouchements sur la personne de Veniamin, est virée par sa directrice sans autre forme de procès (le lycée semble jouir de l'autonomie de recrutement de ses enseignants), la mère de l'hystérique doit assurer trois emplois différents pour subvenir à ses besoins, le pope a son mot à dire aux conseils d'administration et de discipline: toute ressemblance avec une situation réelle ou à venir serait fortuite. 


mercredi 23 novembre 2016

PREMIER CONTACT

Le début est intéressant. Des extra-terrestres débarquent. On l'a vu mille fois (au cinéma) mais c'est toujours aussi efficace. Et puis, ces extra-terrestres s'expriment de façon originale: ils projettent des cercles d'encre au visage de leurs interlocuteurs. Et c'est là que ça commence à ne plus fonctionner. En moins de temps qu'il n'en faut à un prof de maths pour résoudre une équation du 3ème degré, la linguiste habilitée "Secret défense" décrypte leur langage au point d'établir un dictionnaire numérique lui permettant de composer des phrases. Comment les heptapodes (puisqu'ils ressemblent à des poulpes avec leurs tentacules) comprennent-ils l'anglo-américain de nos héros? Le film ne tentera jamais de nous l'expliquer. Mais le problème n'est pas là. Ces êtres étranges venus d'ailleurs sont pacifistes (ils n'aiment pas la guerre: étonnant, non?) et, généreusement, veulent que la paix règne sur terre entre tous les hommes de bonne volonté; cependant, les vilains Chinois et les pas très gentils Russes ne sont pas vraiment d'accord et jouent cavaliers seuls pour connaître les buts secrets des étrangers. Tout finira bien, avec une réception genre celles de l'ambassadeur, où tous les anciens rivaux se retrouveront.
Les vaisseaux spatiaux s'étant posés en plusieurs endroits de la planète, on a donc droit à des images des différentes télés des régions paniquées: bizarrement, dans ce film qui se veut universaliste, toutes les BFM du monde parlent anglais...
On se croirait dans un bon vieux nanar de science-fiction antisoviétique des années cinquante, avec une grosse louche de philosophie post-moderne brouillardeuse. Et un ennui intersidéral que la musique pseudo Arvo Part ne fait que renforcer. Des ellipses initiales et des flash-back par la suite évoquent le drame subi par la linguiste, mais elle renaîtra à la vie grâce à Jeremy Renner, toujours aussi expressif.
On préfèrera revoir La Chose d'un autre monde, 2001 L'Odyssée de l'espace (le vaisseau spatial est pompé sur le monolithe de Kubrick) ou Rencontres du 3ème type, beaucoup plus poétique et fascinant.
A propos du dernier opus de Denis Villeneuve, on a entendu que c'était le premier film de science-fiction traitant du présent...et de géopolitique: on croit rêver.


dimanche 13 novembre 2016

LE CLIENT



L'histoire est intéressante: le film a remporté le Prix du Scénario à Cannes. Les acteurs sont épatants: Shahab Hosseini a reçu le Grand Prix d'Interprétation masculine à ce même festival. Et pourtant, on ressort de la projection du Client assez déçu. On n'arrive pas à s'attacher à des personnages trop désincarnés pour nous émouvoir. Les symboles sont démonstratifs: l'immeuble métaphorique qui manque de s'écrouler et les fissures comme autant de failles souffrent de lourdeur. A moins d'être un lecteur de Miller, la mise en abyme du théâtre dans le cinéma ne paraît guère pertinente. Que veut dire exactement le film? Que tout le monde traîne sa culpabilité et que personne n'a le droit de s'ériger en juge? Le personnage principal qui se sent humilié par ce qui est arrivé à sa femme (que s'est-il passé précisément dans la salle de bain?) humilie en retour un de ses élèves et un vieil homme pitoyable. Le fait que le film se passe en Iran n'a pas une grande importance et on est loin de Taxi Téhéran. Un film presque aussitôt vu qu'oublié.

lundi 7 novembre 2016

UNE VIE

DES DANGERS DE LA RADICALITÉ ...


Après le magistral Loi du marché, Stéphane Brizé déçoit avec son adaptation radicale d'Une vie, le roman de Maupassant.  Le film repose sur un certain nombre de partis pris qui, une fois découverts par le spectateur, donc attendus, deviennent vite ennuyeux. Ainsi des dialogues qui sont, tous, dits suivant une intonation moderne: pas de grossièretés ou d'approximations jeunistes, mais une suppression systématique des négations et surtout une diction contemporaine. Voulant nous rapprocher du texte, Brizé l'éloigne de son auteur et de l'époque de l'action.
Même esprit de systématisation dans l'alternance vite lassante des plans de nature grise où l'héroïne rumine son mal être et des images ensoleillées du bonheur d'autrefois.
A plusieurs reprises, la mort des personnages est traitée de la même façon par des ellipses dont certaines sombrent dans le ridicule: la mère, épuisée, trouve que la journée est belle, et le plan suivant nous montre sa tombe. Mari, femme et amant plaisantent ensemble et le travelling qui suit nous fait découvrir leurs cadavres ensanglantés.
On est donc devant un film magistralement interprété par Judith Chemla, Jean-Pierre Darroussin et Yolande Moreau, mais qui manque cruellement de vie et d'émotion car il semble être la lourde mise en place de théories trop longuement pensées.

lundi 31 octobre 2016

VOYAGE A TRAVERS LE CINEMA FRANCAIS

Seul reproche à adresser au passionnant doc' de Bertrand Tavernier: sa durée. Face à une telle masse d'informations et d'analyses, le spectateur, même cinéphile, a du mal à rester attentif plus de trois heures. Les séries télévisées, débitées en épisodes d'environ une heure, ont fini par formater nos capacités de concentration.
Tavernier évoque les films de sa vie. De sa vie, il ne nous dira pas grand chose: son séjour au sana, son père résistant qui a caché pendant la guerre le couple Aragon-Triolet, ses premiers emplois d'assistant et d'attaché de presse. Son voyage à travers le cinéma français s'arrête quand il devient lui-même réalisateur.
Des films, en revanche, il en dira beaucoup plus: de ceux de Becker à ceux de Godard. Ses analyses minutieuses et pertinentes de certains extraits sont particulièrement enrichissantes. Il nous fait redécouvrir des perles rares d'Edmond T. Gréville ou de Jean Sacha, metteurs en scène oubliés ou dévalorisés.  Les épisodes les plus intéressants concernent Gabin et Renoir. Du premier, il remet à sa juste place l'immense talent, comparant les démarches de plusieurs personnages qu'il a interprétés, montrant par là que les jugements sur le prétendu jeu outré des derniers films ne sont que des propos paresseux qui se répètent sans fondements. Ce que l'acteur dit de Renoir ne manque pas de sel.
L'ensemble est plein d'enthousiasme et on n'a qu'une envie: revoir tous ces grands films qui ont formé Tavernier, et qui nous ont formés aussi. Certes, il en manque et le choix est subjectif, partial. Mais c'est ce qui fait le prix d'une telle anthologie personnelle.


mercredi 26 octobre 2016

MOI, DANIEL BLAKE

LE VIEUX N'A PAS PERDU LA MAIN

Ken Loach (87 ans) nous offre à nouveau un film émouvant, humain, drôle, roboratif. Si vous vous attendez à une caméra portée à la main qui suit les personnages filmés de dos, à un montage syncopé ou ostensiblement retors, passez votre chemin. Cela n'a jamais été le style du réalisateur anglais et cela ne le sera jamais.
En revanche, si vous appréciez le cinéma qui s'intéresse au monde contemporain et surtout aux gens d'aujourd'hui, vous serez heureux. Vous découvrirez, sans didactisme, ce qui se passe lorsqu'on est vieux mais encore capable et désireux de travailler, et qu'un problème cardiaque ne vous handicape pas totalement tout en exigeant de vous une certaine mesure. A-t-on droit alors à une indemnité chômage ou invalidité? 
Quand on ne connaît rien au maniement d'un ordinateur et qu'on écrit son CV au crayon, c'est à peine si on est digne de vivre... dans une société où l'Etat a abandonné la prise en charge des citoyens en difficultés à des entreprises privées, qui ne songent qu'à dégraisser plutôt qu'à secourir.
Heureusement, il reste entre les hommes, et les femmes, certaines formes de solidarité et c'est ce qui empêche de désespérer totalement, quand on voit une mère de famille affamée se jeter littéralement sur une boîte de conserve dans une banque alimentaire.
Ce film nous vaut aussi le souvenir d'une belle histoire d'amour au son de la musique de la météo marine de la BBC.
Ce n'est pas une œuvre révolutionnaire mais elle nous parle, nous invite à la vigilance et à l'indignation.


Ken Loach a bien mérité sa 2ème Palme d'or.